"Fit to win" :
de l'hygiénisme d'après-guerre à la course à la performance
Son cœur bat l’hymne national. Voilà des mois qu’elle attend son retour, qu’elle lui envoie des courriers enflammés entre deux collectes pour les Liberty Bonds et trois fournées de tartes patriotiques.
Elle l’engloutit du regard ; elle pétille comme un feu d’artifice du 4 juillet : yeux brillants, joues rosies. Ça commençait à faire long, cette histoire : tous les hommes valides du village partis au combat pendant qu’ici, on tricotait des chaussettes et des fantasmes.
Et le voilà enfin, le héros ! Il descend du train, le brave soldat ! Son soldat – son héros – revenu du Vieux Continent. Celui qui a survécu aux tranchées françaises et aux pluies belges. Manteau bien taillé, par-dessus l’uniforme assurément impeccable, rasé de près. Elle l’accueille, tente de se jeter dans ses bras, mais… la démarche de son fiancé est un peu raide, incertaine : serait-ce l’émotion ou bien autre chose ?
A l’ombre du large bord de son chapeau, le valeureux soldat a un regard de soupière renversée : ça fuit à gauche, ça évite à droite. Ca ressemble au regard du type qui a certes frôlé les obus ennemis, mais qui a aussi fraternisé… un peu trop, avec les allié·e·s. Le regard du gars qui a défendu la liberté avec ardeur. Le gars qui a même donné de sa personne, au nom de la coopération internationale, les soirs de permission.
Il essaie de sourire en serrant les dents, et garde ses mains moites dans ses poches. Il n’est pas très à son aise, le Héros ! Il faut dire qu’il lui semble bien avoir ramené, dans sa musette, une boîte de conserve, trois lettres froissées et… cette petite babiole étrangère, microscopique, invisible… mais très irritante, brûlante et envahissante.
Il calcule mentalement si ce « souvenir de campagne » se soignerait avec une tisane. Il évite soigneusement de croiser les yeux amoureux de sa fiancée. Celle-ci rêve déjà de relancer la démographie à coups de baisers patriotiques. Elle imagine une ribambelle de petits citoyens robustes, élevés au baseball et à la tarte aux pommes.
Le pays est victorieux, mais, pour Jack, la vraie bataille commence, peut-être, maintenant : survivre aux conséquences de sa grande implication diplomatique sans trop le raconter à sa douce fiancée.
Alors pour éviter ce genre de dilemme tout est dans le titre de ce film de santé publique, et de prévention (!) qui date de 1914 : « Fit to Win ». La formule claque ! Le message est simple : pour gagner la guerre soyez fidèle à votre fiancée, ça vous évitera de ramener une MST étrangère dans notre beau pays !
Un siècle s’est écoulé, on a oublié Jack et ses contrariétés, on a gardé le titre. Celui-ci est, ces dernières années, repris, dans le marketing de « plans d’actions » conçus par des spécialistes internationaux de la conduite du changement, de l’amélioration des performances et des braves dividendes. Mais quelle traduction donner, en entreprise, à cette formule sans sonner comme un plan de sauvegarde de l’emploi ?
Que voudrait-on dire, au juste, par « Fit to Win » ?
Dans la version guerrière, il s’agirait d’être « apte à vaincre », et nous voici transformant la pause en préparation au combat. Dans la version sportive efficace , il faudrait être « en forme pour gagner » : imaginons des salariés en short fluo, aux couleurs de la boîte bien sûr, en train de faire des squats entre deux tableaux Excel. Le voisin d’open-space, « taillé pour la victoire », pourrait alors devenir un concurrent direct à l’épreuve du 100 mètres budgétaire.
Et puis il y a ce sous-entendu, celui que personne n’ose traduire trop fort : si certains sont « fit », d’autres seraient donc... un peu « dépassés », « fatigués », « inaptes », « mal fichus », « mal adaptés », « incapables » de suivre le changement… autrement dit : pas calibrés pour la grande course à la rentabilité.
Dans les couloirs, on chuchote, on évite, on s’évite, on tremble un peu : « Fit to Win », ça sent la pesée avant le combat ! D’ailleurs, la toise des indicateurs de performance est contre le mur, nous voici sous le regard évaluateur du coach qui coche des cases invisibles. Il faut déterminer qui est assez « fit », garder qui a encore le bon indice de masse salariale et, surtout, expulser qui doit entamer un régime sec… de postes.
La difficulté à traduire la formule ajoute à l’angoisse. Tant que ça reste en anglais, ça flotte, c’est abstrait, presque inspirant… mais dans la version française, ça devient concret, voire chirurgical. « Adapté pour gagner », mais que se passe-t-il si on ne l’est pas ? « Prêt pour la victoire », mais comment – et où – nous poussera-t-on si on traîne un peu des pieds ? Le suspense est dans le dictionnaire.
Alors on sourit comme on peut en réunion, on hoche la tête avec application devant les plans d’actions pour le changement. On répète « Fit to Win » en se concentrant, comme une incantation, magique et protectrice. Mais au fond, chacun commence à se demander si le véritable défi ne consisterait pas à prouver, en permanence, qu’on est, soi-même, suffisamment… traduisible, carrément flexible, extrêmement « fit » , et dans le rang : pas malade, bien aligné, uniforme impeccable, rien qui dépasse, au final rien qui surpasse. Win plutôt que wish*…
Nicole T
*"wish" : désirer
Le travail vous met sous pression ? Les objectifs pèsent jusque dans vos nuits ? Vos collaborateurs se désengagent ?
Il est possible de prendre un temps pour panser ces situations… et penser ce qui se joue.